La Convergence autonome et solidaire pour le salariat étudiant (CASSE) est un collectif autonome qui lutte pour la reconnaissance et la salarisation du travail étudiant.

Victoria Vieira, Nicodème Loemba et Félix Dumas-Lavoie

La lutte pour le salariat étudiant est l’occasion de mettre de l’avant une transformation subversive de la société. Il s’agit du moment idéal pour confronter l’idée selon laquelle le salaire est une faveur. À ce compte, le mépris du travail étudiant[1] est généralisé. Il transparaît, par exemple, lors des soupers de famille, quand un oncle ridiculise votre choix de poursuivre des études plutôt que d’occuper un emploi qu’il juge « légitime ». Pour combattre ce mépris,[2] les personnes étudiantes gagneraient à rejoindre le reste des travailleur·euses rémunéré·es et à abandonner l’exceptionnalisme estudiantin. Nous sommes toustes des travailleur·euses, notre travail étant la production de savoirs et de la main-d’œuvre qui lui est intrinsèque. Ce travail, tout comme celui des autres travailleur·euses sous le capitalisme, requiert une lutte salariale constante. Le salariat étudiant n’est pas une fin en soi, mais bien un point de départ pour un mouvement ouvrier du futur. Revendiquer un salaire, ce n’est pas cautionner le travail étudiant; c’est au contraire ouvrir la voie in fine à sa syndicalisation et à la possibilité de décider collectivement des finalités de ce travail.

Affirmer cette transformation c’est aussi s’attaquer à l’une des dichotomies étudiantes les plus injustes: la différence de statut entre les étudiant·es de l’international[3] et les étudiant·es citoyen·nes. Les frais des étudiant·es de l’international sont indécents quand on les compare à ceux des citoyen·nes. Les frais de scolarité de ces premier·ères pouvant représenter au moins sept fois le montant que paient les second·es.[4] Par exemple, à l’Université de Sherbrooke, un trimestre de 15 crédits coûte environ 1 900 $ pour les étudiant·es citoyen·nes, contre 11 000 à 14 000 $ pour les étudiant·es internationaux.[5] Cette inégalité ne peut être justifiée autrement que par une volonté de profit institutionnel au détriment des plus précaires. Elle constitue une frontière économique qui fragmente la solidarité étudiante et perpétue des rapports de domination au sein même de l’université. Cette dichotomie se manifeste également dans le taux de diplomation, où les étudiant·es issu·es de l’international sont désavantagé·es par une série d’obstacles.[6] Racisme, préjugés, accès iniques aux ressources institutionnelles, barrières linguistiques et difficultés d’adaptation à une pédagogie et un encadrement marqué par des normes occidentales tracent une frontière bien réelle entre les étudiant·es citoyen·nes et ceux et celles de l’international. Ces barrières ne sont pas que pédagogiques, elles sont politiques et systémiques.

Pour la gauche militante étudiante et francophone, un angle mort appert. C’est ce manque d’intérêt à propos de la situation des étudiant·es internationaux. Dans un contexte où la droite politique souverainiste prend du terrain, n’avons-nous pas la responsabilité d’agir contre la montée du fascisme qui fait de la haine un projet national? Les personnes étudiantes internationales ne risqueront peut-être pas, dans un premier temps, leur statut précaire pour défendre leur droit et… on les comprend. Dans une digne campagne de la CASSE, il faut affirmer haut et fort qu’on veut abolir les différenciations discriminatoires de statut entre les travailleur·euses de l’international et les travailleur·euses citoyen·nes. Car nous sommes toustes des travailleur·euses dont l’activité et la finalité du travail en formation sont contrôlées par le capitalisme international.[7] Abolir ces frontières, c’est refuser que le capitalisme nous divise. Nous avons tout à gagner à organiser cette lutte pour une dignité aux études et au-delà.

Il est possible d’aborder ces questions du point de vue de deux horizons théoriques.

D’une part, pour Selma James,[8] militante féministe antiraciste, la classe ouvrière devrait être vue au-delà de la gauche blanche métropolitaine et de ses travailleur·euses rémunéré·es. La lutte ouvrière n’est pas seulement un affrontement entre les travailleur·euses et leur milieu de travail; elle constitue plutôt un front intersectionnel, où se croisent plusieurs luttes en lien avec le sexe, la race, l’âge, l’origine, l’emploi, le statut migratoire, les handicaps, les orientations sexuelles ou encore la santé mentale. Ainsi, la lutte pour les droits civiques a permis de considérables gains tant pour les personnes racisées que pour l’ensemble de la classe ouvrière. Les apports théoriques de James montrent que ces luttes demeurent traversées par des rapports de pouvoir. C’est précisément dans le nœud de ces divisions hiérarchiques que le capital puise toute sa force. Il faut donc directement s’attaquer aux hiérarchies de ces luttes à l’échelle mondiale, afin de rendre possible une réelle offensive solidaire. 

D’autre part, Fatima Ouassak,[9] militante écologiste et antiraciste, nous propose une perspective théorique complémentaire. Ouassak travaille à la création d’un front populaire écologiste anticolonial initié dans les quartiers populaires français dont la revendication fédératrice est l’abolition des frontières: la liberté pour quiconque de s’établir et de s’enraciner où iel le souhaite, partout et en tout temps.[10] Cette proposition fait écho à notre démarche politique en faveur de l’abolition des frontières entre les personnes étudiantes issues de l’international et les personnes citoyennes. En temps de crises multiples, il nous incombe de politiser la question de la mobilité. Soyons, à la CASSE, pour l’abolition totale des frontières et pour la liberté pour toustes de s’établir et d’étudier où iels le souhaitent dans le monde. Car le travail étudiant ne connaît pas de frontières. 

Les campements pour la libération de la Palestine révèlent l’ampleur d’une solidarité estudiantine sans frontière. Le salariat étudiant permet de renforcer cette solidarité en offrant les moyens nécessaires pour lutter contre le capitalisme-colonial. Or, la précarité étudiante qui traverse nos campus limite de manière importante l’espace temporel et matériel dont disposent les personnes étudiantes pour mener une telle lutte. Il s’agit, ce faisant, de lier en force la lutte légitime d’un salaire pour toutes les personnes étudiantes à celle d’un même statut de citoyenneté pour toustes – migrant·es, étudiant·es et citoyen·nes, afin de reconstruire des ponts inédits qui seront nodaux à la lutte plus que jamais. 

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[1] Par travail étudiant, on entend ici toutes les activités exigées dans le cadre des études dont le but institutionnel est de produire des savoirs et de reproduire la main d’œuvre des industries. Bien que nécessaire au capitalisme, ce travail n’est généralement pas rémunéré.

[2] Dans la même veine, la brochure « De la misère en milieu étudiant » par les membres de l’internationale situationniste et des étudiantEs de Strasbourg.

[3] Elle même historiquement divisée de manière raciste avec, par exemple l’existence d’ententes entre le Québec et la France par rapport aux pays africains.  

[4],[5] Université de Sherbrooke. (s.d.). Frais de scolarité. https://www.usherbrooke.ca/admission/couts-et-aide-financiere/frais-scolarite

[6] Observatoire sur la réussite en enseignement supérieur. (s.d.). Défis et obstacles rencontrés par les étudiants internationaux au cégep et à l’université. ORES. https://oresquebec.ca/article-de-dossiers/enjeux/defis-et-obstacles-rencontres-par-les-etudiants-internationaux-au-cegep-et-a-luniversite-enjeu/  

[7] Malgré un repli ethnocentriste et raciste sur les frontières l’économie est globale, d’ailleurs on peut toujours constater la subordination des états du nord global aux intérêts de l’empire américain. 

[8] Ce qu’elle explique dans le livre « Sexe, race et classe: La stratégie de l’autonomie », 3 juin 2024, éditions de la rue Dorion

[9] Voir le livre « Pour une écologie pirate: Et nous serons libres » de Fatima Ouassak, 1er avril 2023, édition La Découverte

[10] On peut trouver une proposition similaire en contexte canadien dans le «Démanteler les frontières » d’Harsha Walia.

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