Anne-Sophie Emond et Maxime Barbara Emond
Après avoir réfléchi et parlé politique ensemble dans la dernière année, ma sœur et moi en sommes venues à écrire un texte ensemble, ancré dans nos expériences communes. Notre texte est né de souvenirs de nos premières expériences partagées de militances à l’enfance, puis de questionnements liés à la neutralité politique qu’on impose aux jeunes qui questionnent les failles du système dans lequel on vit.
Le texte de Selma James « Sexe, race, classe.. et autonomie » note que les jeunes sont souvent perçus comme la « classe » la moins influente de la société. L’autrice aborde leur rébellion face à l’école et se demande si cette lutte peut être comprise comme une lutte de classe. Sans chercher à répondre directement à cette question, son texte nous amène à réfléchir au rôle politique des jeunes du primaire et du secondaire. Ces jeunes d’âge scolaire occupent une place centrale dans la reproduction du capitalisme. Les institutions et les médias cherchent à les discipliner et à les préparer à devenir de futur·es travailleur·euses. Pourtant, leurs mobilisations étudiantes témoignent d’une réelle agentivité : loin de la naïveté qu’on leur impose, elles adressent des critiques directes au pouvoir et à ses normes. Notre expérience personnelle le confirme.
En 2012, notre mère nous amenait au coin de notre rue, en pyjama, pour frapper sur des casseroles avec les manifestant·es qui passaient dans notre quartier. On était « cutes », notre pyjama était « mignon ». On se retrouvait aussi régulièrement dans des manifs du RCLALQ à 8 et 10 ans, par le biais du militantisme de notre mère. On ne se souvient pas qu’on nous ait déjà expliqué pourquoi on était là. On était juste les filles de notre mère.
Plus vieilles, quand on était au secondaire, on s’est mobilisées par nous même contre la crise climatique. On manquait l’école presque chaque vendredi pour manifester, cette fois, beaucoup plus conscientes de ce qu’on faisait. On avait peur pour notre futur, on rêvait d’un monde meilleur. Le discours des adultes restait similaire à celui qu’on entendait en pyjama avec des casseroles sur le bord de la rue Saint-Denis : « vous êtes cutes, mais vous allez rien changer ». Apparemment, on était naïves de croire qu’on changerait les choses à 14 ans.
Aujourd’hui, avec du recul, on peut dire que c’est un problème systémique. On sait que le modèle économique existant est incompatible avec les valeurs que nous défendons par notre militance. L’existence du modèle capitaliste dépend du maintien de notre aliénation, du contrôle de notre existence collective et de notre destin. On nous apprend, enfants, à attendre de se faire avaler par le moule capitaliste. On peut se révolter si on veut, parce que, de toute façon, ce n’est qu’une phase illusoire et passagère.
Résistance des jeunes : une critique sociale
En 2018, en réaction à des commentaires sexistes sur l’habillement de certaines filles à l’école Robert-Gravel, plusieurs ont décidé, par solidarité, d’arrêter de porter des brassières. Les étudiantes ont accroché leurs brassières sur leurs cadenas en signe de protestation. En 2020, ce sont les gars de plusieurs établissements secondaires du Québec qui se sont mis à porter des jupes en réponse à une hypersexualisation du corps des filles entretenue par les règlements liés au port de l’uniforme et aux codes vestimentaires dans les écoles. Cette tendance est devenue virale sur les réseaux sociaux et s’est propagée dans plusieurs écoles secondaires, dont celle que nous fréquentions à ce moment-là. Les normes patriarcales et de genre ont été remises en question. Encore une fois, plusieurs se sont moqués de la trend et ont ridiculisé les filles sans brassières. Nous savons que cette résistance n’était pas impulsive, mais ancrée dans une critique sociale des inégalités de genre qui les touchent directement.
Des grèves pour le climat aux initiatives contre les codes vestimentaires sexistes, les jeunes ne se limitent pas à des gestes symboliques, mais articulent des critiques sociales sur le fonctionnement des institutions et des normes qui régissent leur quotidien. Une partie intégrante du mouvement Fridays for future résidait dans le fait d’être dirigé par des jeunes du secondaire : être jeune constituait à la fois un marqueur identitaire et un argument central. Nous manifestions par peur pour notre avenir. De la même manière, les mobilisations contre les codes vestimentaires étaient profondément ancrées dans l’expérience quotidienne des jeunes filles dans les écoles secondaires. Ces initiatives naissent d’une critique sociale enracinée dans leur réalité et non pas d’une naïveté ou d’un simple besoin de rébellion. Même si elles sont trop souvent ridiculisées, ces actions témoignent d’une compréhension des mécanismes de pouvoir et de contrôle. L’école, les médias et les adultes participent à discipliner et à minimiser l’influence politique des jeunes, relayant l’idée que leurs voix sont peu légitimes malgré la pertinence de leurs critiques.
Médias et délégitimation
Plus récemment, au printemps 2025, les jeunes se sont attiré·es la foudre médiatique en se prononçant contre la nouvelle mesure du gouvernement Legault imposant le vouvoiement des enseignant·es et interdisant le téléphone cellulaire dans les établissements scolaires. En mai dernier, une vidéo d’un jeune appelant ses pairs à faire la grève pour protester contre la mesure est devenue particulièrement virale. Bien que la vidéo avait cumulé plus de 600 000 vues, la grève ne fut pas un succès. Ce qui est intéressant ici n’est pas la grève en soi, mais bien la réaction du public et des grands médias face à la colère des jeunes. Benoît Dutrizac dit à Qub radio : « C’EST LA RÉVOLUTION, les jeunes du secondaire veulent faire la grève parce qu’on va leur enlever leur téléphone. » La question ici n’est pas de savoir si ces jeunes ont raison ou non de protester contre la mesure, mais bien de noter que, comme d’habitude, quand les jeunes font entendre leur voix, leur légitimité politique est remise en question et iels sont ridiculisé·es. La moquerie médiatique fonctionne comme rappel à l’ordre : dénier l’agentivité des jeunes, c’est protéger l’ordre scolaire et, derrière lui, l’ordre productif.
Le nouveau règlement illustre parfaitement comment l’ordre capitaliste voit l’école aujourd’hui : un lieu où la discipline prime. L’école n’est pas un simple lieu d’apprentissage, mais plutôt un endroit où l’on fabrique des habitudes et où l’on impose l’obéissance. On trie, classe et corrige les corps et les paroles. Les savoirs prennent une place presque secondaire par rapport à l’obéissance : on apprend surtout la ponctualité, le silence, la hiérarchie et le mérite individuel. Des caractéristiques essentielles pour faire des élèves des futur·es travailleur·euses dociles. Les nouvelles mesures dites de « civisme » externalisent la responsabilité des jeunes et renforcent la surveillance. On contrôle les mots en imposant le vouvoiement, on contrôle les corps en insistant sur un code vestimentaire de plus en plus sévère et on contrôle les outils de communication en interdisant les téléphones sur tout le territoire de l’école. Ainsi, on renforce un paternalisme hiérarchique où les élèves sont perçu·es comme des sujets à redresser plutôt que des acteur·trices de leur propre milieu. Ce plan ministériel cherche à instaurer un climat d’obéissance disciplinaire plutôt qu’à résoudre les problèmes structurels de violence et d’intimidation. En érigeant la discipline comme une fin en soi, l’État remplace l’éducation émancipatrice par la reproduction d’une obéissance institutionnelle.
En effet, la vidéo virale appelant à la grève a été largement reprise et moquée. La formulation « monsieur, madame gouvernement » présente à plusieurs reprises dans la vidéo fut particulièrement sujet au ridicule. Pour nous, il est évident que les jeunes connaissent bien mieux les codes des réseaux sociaux que les vieux croutons des médias traditionnels. Après visionnage, on trouve que la vidéo est particulièrement cringe, mais c’est parfait ! C’est ce qu’on appelle du rage bait ; un contenu en ligne conçu pour susciter des émotions négatives, comme la colère. Une stratégie généralement considérée comme efficace pour générer de la viralité, le rage bait exploite l’indignation pour capter l’attention et provoquer de la colère, ce qui correspond parfaitement aux critères utilisés par l’algorithme pour mettre du contenu de l’avant. Une stratégie largement exploitée par la droite avec beaucoup d’habileté, mais moins souvent par la gauche. L’exemple de cette vidéo virale illustre parfaitement la tendance discutée dans ce texte, soit que les jeunes sont souvent traité·es, notamment dans les médias, comme étant naïf·ves et n’ayant aucune agentivité ou légitimité quand il s’agit de politique.
Conclusion
Au nom de l’incompétence disciplinaire et de l’irrationalité, le point de vue des jeunes est mis de côté et considéré comme non valable. Les mouvements politiques importants dans les années 60 ont mené à plusieurs recherches sur la corrélation entre l’âge et la contestation politique. Ce qui peut nous ramener à notre question de départ avec le texte de James, les jeunes ne peuvent être considéré·es comme classe au sens économique du terme, mais iels constituent un groupe social subordonné, encadré et discipliné par l’école, les institutions et les médias. En effet, les structures sociales et économiques comme l’école cherchent à discipliner et contrôler les jeunes, dans le but d’en faire des travailleurs·euses productifs·ves. Un rôle qui est repris par les universités ; une des grandes critiques de la CASSE et un fort argument pour la salarisation des études universitaires. La leçon est simple et dure à entendre : les jeunes n’ont pas besoin qu’on les entende pour exister politiquement. Leur force réside dans le fait que, malgré tout, iels continuent d’agir, de contester et de refuser d’être réduits au silence. Leur action politique n’a pas besoin de notre validation : elle nous échappe, et c’est précisément là qu’elle en tire sa force.
Bibliographie
source : définition rage bait : https://www-tandfonline-com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/doi/full/10.1080/21670811.2025.2505566#d1e231


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