La Convergence autonome et solidaire pour le salariat étudiant (CASSE) est un collectif autonome qui lutte pour la reconnaissance et la salarisation du travail étudiant.

Jeremy Boudreau et Édouard Bernier-Thibault

Nous constatons au sein d’une grande partie du mouvement étudiant un certain problème que ce texte cherche à pallier : une tendance à négliger l’importance d’une réflexion critique sur la conjoncture, les luttes que nous menons et les horizons politiques qu’elles portent. De grève en grève, de campagne en campagne, d’épuisement en épuisement, rarement la question du sens et de la fonction politique de tout cet agitement est posée et réfléchie collectivement de manière approfondie. Peut-être faut-il voir là un symptôme d’une écœurantite de la passivité ennuyeuse des exercices d’écriture obligatoires aliénants que nous accumulons dans nos cours ! Peu importe, il reste que, sans se pencher sérieusement sur les questions théoriques et politiques qui se présentent dans nos expériences et nos pratiques organisationnelles, on ne peut qu’avancer à l’aveuglette, se promenant aléatoirement d’action en action sans déterminer le sens de ce que nous faisons. C’est une rupture avec cette tendance que la CASSE souhaite opérer. La réflexion critique, pour nous, n’est pas un exercice de gymnastique intellectuelle vain, mais une nécessité politique concrète à organiser collectivement. 

C’est pour poursuivre ce geste vers une pratique théorique au service de la lutte que nous abordons dans ce texte la question de la nature et de la fonction sociale du système d’éducation. Dans quel genre d’institution nous trouvons-nous ? Quelle est la place et le rôle de celle-ci dans le fonctionnement général de la société actuelle ? Comment s’y battre pour en attaquer les contradictions et les points faibles ? C’est à ces questions que les lignes qui suivent sont dédiées. 

L’éducation dans la société capitaliste et coloniale du Québec 

Par où commencer pour saisir le fond de ce qu’est le système d’éducation dans la société québécoise? Un principe nous semble particulièrement vital, et trop souvent ignoré, afin d’éviter toute compréhension tronquée qui ne va pas au-delà des apparences entretenues par le discours dominant : ancrer notre approche de l’appareil éducatif dans une analyse critique plus large de la société capitaliste et coloniale au sein de laquelle il est imbriqué. Nous voyons un problème constant dans les analyses qui, consciemment ou non, semblent présupposer l’idée d’un appareil éducatif séparé et indépendant du reste de la société avec toutes les contradictions et dominations qui la traversent. Comme s’il était possible que le sexisme, le racisme, le capitalisme cessent de peser de tous leurs poids intolérable à l’intérieur des murs de l’école, tel un lieu sacré et neutre de la Vérité ! 

Si nous prenons le temps de critiquer cette approche, c’est parce qu’elle ne se retrouve pas seulement dans le discours de quelques vieux libéraux, mais elle est aussi à l’œuvre au sein même du mouvement étudiant actuel chez ceux et celles qui ressassent le mot d’ordre principal de la « démarchandisation » de l’éducation. Nous voyons ici une parfaite exemplification de ce que nous notions plus tôt : une compréhension théorique limitée entraîne nécessairement une approche politique étroite. Le système d’éducation ne peut pas être « démarchandisé » au sens d’être déconnecté définitivement des impératifs marchands, car, sous sa forme contemporaine, en particulier depuis les restructurations néolibérales des années 1980, il est une machine qui n’a de sens et de fonction sociale que dans le fait de servir de tels impératifs. Sa séparation complète du monde marchand est une impossibilité logique. Se donner les moyens de combattre avec succès la réalité actuelle de l’éducation exige de prime abord de prendre acte de cette réalité sans nostalgie douteuse d’un retour illusoire aux « bons vieux temps » fantasmés de la Révolution tranquille et de l’État providence. Les luttes étudiantes doivent se défaire de ce vieil imaginaire limité pour chercher des axes de luttes et des mesures émancipatrices qui répondent à la situation présente et sont résolument tournées vers le futur. 

Comment faut-il donc comprendre l’arrière-plan social qui détermine le système d’éducation et qui doit sous-tendre notre analyse de celui-ci ? Notre analyse s’inscrit dans la riche tradition des théoricien·es féministes, marxistes critiques et révolutionnaires. La société québécoise dans laquelle nous nous retrouvons est une société capitaliste et coloniale dans laquelle l’écrasante majorité du pouvoir et de la richesse socialement produite ou extraite du territoire est accaparée par une minorité de capitalistes. Cette classe dominante est intimement insérée dans un appareil d’État qui n’a de perspective autre que de reproduire cet ordre des choses en mobilisant sans scrupule toute forme de violence coloniale, raciste et autre. Cela signifie que la logique d’accumulation du capital, celle qui se manifeste concrètement dans la quête constante d’enrichissement des grandes puissances économiques et qui s’accompagne des mille oppressions et aliénations que nous connaissons, est l’élément principal qui détermine l’ensemble de la vie collective. L’idéologie omniprésente du caractère « démocratique » d’une telle société carburant à la domination ou le sentiment d’une « nation québécoise unie » n’ont de puissance dans les imaginaires qu’en fonction de la réalité détestable qu’ils tentent de masquer : la domination d’une poignée d’exploiteurs et de gestionnaires du capital sur les vies de millions d’entre nous, travailleur·euses, précaires et dominé·es qui sommes pris·es à constamment travailler, s’angoisser à la fin du mois, s’endetter et s’aliéner notre temps libre. 

C’est cette conscience révoltée, mais lucide, qui anime directement notre analyse de l’appareil éducatif.

L’éducation comme appareil de reproduction sociale 

L’éducation est un puissant instrument de reproduction sociale. Dans son essence la plus fondamentale, elle cherche à transmettre un savoir socialement acquis et établi à une nouvelle génération, ce qui revient à dire que sa finalité est l’internalisation des règles sociales et la soumission à ceux-ci. L’institutionnalisation et l’universalisation de l’éducation permettent d’assurer une propagation plus uniforme et efficace de l’ordre social dans les limites de l’État. 

L’idéologie dominante, qui reflète l’idéologie nécessaire à la reproduction du pouvoir politique de la classe dominante, est transmise grâce à ces institutions. Il en suit qu’au sein du modèle économique capitaliste et colonial, comme le Québec, l’éducation sert aux fins politiques, économiques et sociales de la classe qui tire le plus de profit du capital humain produit. Elle s’articule pour reproduire l’organisation sociale et le pouvoir politique de ceux qui en bénéficient. 

Le capitalisme nécessite l’obéissance à une certaine autorité, que ce soit le patron ou bien l’État lui-même, la discipline est un prérequis à la réussite sociale. Il en suit que l’établissement scolaire se charge d’inculquer cette obéissance dans son milieu pour renforcer l’internalisation de ce comportement en vue de l’intégration future des étudiant·es au système social. Au sein du milieu scolaire, l’étudiant·e est soumis·e à des règles de conduite qui s’actionnent par une menace de sanction scolaire quelconque (retenue, suspensions et expulsion). Ces pénalités peuvent affecter la réussite sociale au-delà de l’établissement scolaire, une incitation puissante pour assurer la discipline. Ceci limite l’action que peuvent prendre les étudiant.e.s dans le développement de leur esprit critique, puisque ce dernier ne peut s’exercer que sous contraintes. La critique peut seulement s’étendre jusqu’à un certain point. De plus, les règles de conduite limitent aussi l’association libre des étudiant·es et nuit au sentiment de solidarité du collectif étudiant par l’entremise d’obstacles bureaucratiques pour l’usage collectif des espaces publics de l’établissement. À l’UQÀM notamment, tout regroupement d’étudiant·es requiert une autorisation administrative et des agents de sécurité privés, assurant ainsi qu’aucune organisation étudiante ne soit trop perturbante pour « la réussite individuelle de tous·tes à cause d’une infime minorité au sein du corps étudiant ».

Il est pertinent de noter que, dans un capitalisme marqué par la mondialisation, les États qui gèrent les institutions éducatives sont eux-mêmes soumis aux logiques marchandes de concurrence. À l’échelle nationale, l’État se soucie de former un capital humain dans ses institutions pour être plus « attirant » pour les multinationales, elle finance donc davantage les secteurs croissants dans l’économie mondiale, comme ceux de la technologie, des sciences naturelles et des sciences de la gestion. Les services publics sont jugés inutiles, voire encombrant pour la productivité, l’innovation et la croissance nationale. De plus, le financement des études et des stages dans les services du care, dans les sciences sociales et dans les sciences humaines est négligé pour les mêmes raisons économiques. 

L’éducation renforce aussi l’idéologie du « mérite » dans sa population étudiante. Elle se constitue selon le modèle et la logique du marché capitaliste : la compétition permet l’épanouissement social d’une plus grande portion de la population. De plus, l’autonomie relative, et évidemment illusoire, de l’éducation permet d’assombrir sa réalité matérielle, c’est-à-dire la reproduction de la hiérarchie sociale par l’entremise d’une hiérarchie scolaire axée sur les résultats et le programme des étudiant·es. Malgré les constats du rôle prédominant du capital culturel et de l’origine sociale dans la réussite scolaire, elle est jugée comme rubrique objective dans l’évaluation de la « qualité » d’un·e étudiant·e. L’argument se construit ainsi : la massification du corps étudiant permet une éducation universelle et émancipatrice pour tous les étudiant.e.s, peu importe leur origine sociale. Il en suit donc que la performance de chacun.e relève de la qualité de ses connaissances et aptitudes, celleux qui sont laissé·es derrière on échoué malgré l’aide accordée par l’État à s’instruire jusqu’à son émancipation. La réussite est le résultat de la compétition entre les élèves et l’école sert de filtre au clivage social de ses étudiant·es, la performance de celleux-ci dans ce milieu déterminant le rôle social qu’iels occuperont.

Conclusion

Il semble bien évident après toutes ces explications que le travail étudiant est un travail nécessaire à la reproduction du capital. Malgré le temps passé à s’acharner sur des chiffriers de données, le traitement d’une panoplie de textes, et les longues heures assises en audience aux séminaires et aux cours, ce travail — au service de la continuation, à la reproduction et au profit du mode de production capitaliste — que font les étudiant·es demeure non rémunéré. Il reste que le travail étudiant est un travail qui se doit d’être salarié.

La lutte de la CASSE va au-delà de ces revendications matérielles pour combattre la précarité du corps étudiant, nous voulons fomenter une conscience critique et radicale des institutions qui nous forment à des fins économiques. L’éducation telle qu’on la connaît est capitaliste, ce fait doit s’ancrer dans la conscience étudiante. Le partage de cette conscience a la possibilité d’être un outil de solidarité puissant pour organiser un contre-pouvoir politique à celui de l’État capitaliste. Nous détenons chacun un pouvoir politique individuel, mais le changement nécessaire requiert des mobilisations collectives soutenues, ardentes et provocatrices fondées sur une solidarité anticapitaliste et populaire. Les étudiant·es, en tant que travailleur·euses non-salarié·es, représentent un potentiel contingent important de cette lutte et leurs actions communes permettraient encore une fois de démontrer la puissance imparable d’un mouvement organisé par une masse populaire conscientisée. Un monde au-delà du profit, de la marchandise et de l’aliénation est possible, et surtout, nécessaire pour la survie de notre planète, mais nous devons le mettre en œuvre avec nos propres mains.

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