Ceux qui nous gouvernent nous apprennent qu’un stage est « une formation ou un apprentissage pratique, répondant à une intention pédagogique, qui est supervisée et qui permet l’observation, l’acquisition ou la mise en œuvre de compétences dans un environnement de travail. » Tiens donc ! Nombreux·se·s d’entres nous, étudiant·e·s précaires, qui ont vécu l’épuisement et la précarisation des stages aurait bien à redire sur cette définition.
L’affirmation ci-dessus dévoile bien un des mécanismes essentiels du discours du pouvoir : présenter la contrainte à l’exploitation comme une opportunité bénéfique, voire une faveur offerte aux personnes qu’on force à travailler sans aucune reconnaissance. On nous fait croire que nos stages sont autres choses qu’une préparation au futur de salarié·e·s soumis·e·s, aliéné·e·s et exploité·e·s qui nous est majoritairement réservé dans le cadre de l’économie. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans l’écrasante partie des stages : la mise au travail forcé et sans rémunération des corps pour faire fonctionner au plus faible coût possible les entreprises et institutions de la société capitaliste.
Cette machination économique, masquée derrière la prétention vide de l’apprentissage, ne constitue pas une cruauté gratuite, mais une nécessité matérielle pour une société et sa classe dominante afin de se reproduire au moindre coût. Le problème est simple : comment faire exécuter au moindre frais possible le sale boulot de reproduction nécessaire à la continuation de l’économie ? Et la solution à ce problème est claire : contraindre les futur·e·s travailleur·se·s en formation d’exécuter ce travail sans salaire en prétendant que cela est « pour le bien » de « leur » développement.
De la violence la plus pernicieuse de l’exploitation du travail domestique des personnes assignées femmes dans la famille patriarcale à la violence extrême du travail forcé au sein des prisons, les sociétés capitalistes ont toujours besoin de maintenir différentes formes de travail gratuit et d’exploitation au-delà du cadre salarial pour reproduire à faible coût la force de travail et les infrastructures nécessaires à la continuation de l’accumulation du capital et la maximisation du profit pour la classe qui le détient.
Les stages non salariés sont un enjeu structurellement genré, et constituent une forme contemporaine d’exploitation enracinée dans la structure patriarcale du travail : on considère que certaines formes de travail ne méritent pas de salaire, alors que d’autres, oui. Les stages ne sont pas une formation comme un autre ou un accès concret vers le monde du travail : ils sont un « vrai » travail (avec son horaire, sa charge de travail, ses collègues…) et doivent être reconnus et rémunérés ainsi.
Le travail gratuit des stagiaires dans les secteurs dits « féminins », comme les soins infirmiers, l’enseignement ou le travail social est un enjeu féministe majeur, qu’il est nécessaire de concevoir comme tel. Camouflé sous des discours sur l’amour, la vocation, la dévotion ou la passion pour le care, ce travail pourtant essentiel creuse la précarité de celles qui le réalisent, et maintient le fonctionnement du système qui nous exploite.
En effet, il touche en extrême majorité les femmes : au Québec, dans le secteur « soins de santé et assistance sociale », 81 % des emplois sont occupés par des femmes. D’ailleurs, dans les milieux de stages eux-mêmes, de nombreux problèmes et exemples d’exploitation et de violences proprement sexistes apparaissent et ont été revendiqués, notamment durant une grève menée autour de ces enjeux à l’automne 2022. Les stagiaires et étudiant·e·s de l’ADEESE (Association des Étudiantes et Étudiants de la Faculté des Sciences de l’Éducation) à l’UQAM ainsi que l’AGECAR (Association générale étudiante du campus à Rimouski) et l’UQAR (Université du Québec à Rimouski) ont mené une grève de plusieurs mois pour dénoncer l’exploitation, le sexisme et le harcèlement dans les stages, ainsi que pour réclamer des conditions de travail équitables et la salarisation. La mobilisation a insisté sur les violences sexistes souvent invisibles dans les stages, liées à l’absence de politiques claires et de protections adéquates.
Le capitalisme repose sur ce travail gratuit et reproductif pour exister, un travail qui englobe, mais dépasse largement les stages. Le travail gratuit accompli par les femmes est le paradigme qui permet de comprendre les autres formes d’exploitation qui servent au capitalisme, comme le travail bénévole, ou les stages non rémunérés. La logique patriarcale du déni de travail s’est déplacée pour se concentrer moins dans les foyers et davantage dans les institutions publiques ; les hôpitaux, les écoles, les organismes communautaires, etc. En présentant le soin comme une disposition féminine naturelle, on légitime l’exploitation d’un travail massif, invisible, pourtant vital pour la société. Le gouvernement, en refusant de reconnaître les stages effectués majoritairement par des femmes dans le domaine public perpétue cette injustice genrée.
Dans cette optique, salariser les stages est bien plus qu’un caprice économique. C’est une exigence politique. C’est refuser de continuer à soutenir un modèle où l’on exploite le temps, l’énergie et les savoirs de celles et ceux que l’on forme. Comprendre les stages comme du travail et le salariser est nécessaire, mais ce n’est pas suffisant. L’université est construite autour du travail gratuit, et c’est cela qui se manifeste de la manière la plus évidente dans l’aliénation et l’exploitation des stagiaires non rémunérés. Sans ce travail gratuit, plusieurs structures de l’université tombent, ou du moins, s’affaiblissent. En effet, le travail des étudiant·e·s (recherches, mémoires, projets, analyses, etc.) n’est pas qu’un simple lieu d’apprentissage, il s’agit d’une réelle production de connaissances. Que ce soit des mémoires, des thèses ou des travaux publiés, ceux-ci sont mis gratuitement sur le web, accessible à tous·te·s, et contribuent à l’avancement des connaissances et au rayonnement des institutions universitaires, qui profitent ainsi du travail gratuit de ses étudiant·e·s. Le temps, l’énergie et les savoirs mis au service de ces institutions par les stagiaires et les étudiant·e·s ne doivent plus être perçus comme un investissement personnel. Il doit être perçu tel qu’il est : un outil qui permet au capitalisme de se reproduire.
S’il est essentiel de dénoncer l’aliénation et l’exploitation réservées aux personnes étudiantes forcées en position de stages, c’est avant tout parce que cela peut provoquer de l’organisation combative et favoriser l’émergence d’une force politique étudiante subversive. Nous sommes lucides sur les blocages institutionnels constants que l’appareil scolaire et étatique pose à l’obtention de réel gain sur la question des stagiaires, la marge de ce que peut concéder le capitalisme tardif dans lequel nous vivons est extrêmement faible et ses gestionnaires le savent bien. Le rejet de la perspective de syndicalisation des stagiaires récemment rendu par le tribunal administratif du travail en début octobre le montre très bien. Nous partons de notre condition de précarité et de tout ce qui la produit pour organiser des pratiques de solidarité, de communauté et de lutte en faveur de mesures concrètes, nous sommes solidaires et luttons fermement du côté des stagiaires pour la salarisation et des conditions de stages dignes.
Toutefois, c’est dans une lutte et un horizon beaucoup plus large que nous souhaitons ancrer cette lutte. Nous voulons participer à un processus plus large de construction d’une puissance politique de subversion dans le monde étudiant qui soit à la hauteur des crises et dominations multiformes de la réalité capitaliste actuelle. Nous souhaitons affirmer un féminisme ouvertement intersectionnel, révolutionnaire et combatif pour nous attaquer aux oppressions dans l’université et au-delà.
C’est lorsque nous réalisons que des arnaques comme les stages non rémunérés ne sont que le symptôme d’un système qui fonctionne essentiellement à l’exploitation et la destruction qu’on peut gagner la conscience révolutionnaire nécessaire pour s’organiser collectivement en force politique qui ne s’enferme dans le dialogue passif avec les autorités pour de simples avancements matériels. Contre les crises et dominations qui nous pourrissent la vie et détruisent le monde, les milieux étudiants ont été et peuvent être à nouveau un terrain fertile pour bâtir une puissance d’opposition au pouvoir capitaliste et préparer les conditions d’une transformation radicalement émancipatrice de la société : à nous de s’organiser !


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